Dans les forêts primaires de Slovénie, à la recherche de l’ours brun.

Les frontières Européennes rouvrent. J’en profite pour fixer la tente de toit sur ma voiture, j’emballe quelques affaires, prépare mes cartouches de gaz pour le réchaud et me voilà embarqué dans un périple de 1200 km avec comme ligne de mire un des royaumes de l’ours brun européen, la Slovénie.

Cet animal me fascine depuis des années. C’est lors d’une randonnée dans les rocheuses canadienne que je l’ai rencontré où seul un cours d’eau nous séparait. Il s’agissait d’un Grizzly. Ce jour là, c’était le face à face de l’admiration et de l’indifférence. Dès lors, j’ai décidé de m’intéresser d’avantage à ce plantigrade.

C’est la deuxième fois que je me rends en Slovénie. A l’automne dernier j’étais parti dans le même but d’y observer l’ours dans son milieu naturel, sans passer par les affûts commerciaux. Ce fut un échec pour moi, malgré de nombreux indices de présence je n’ai fait aucune observation.

Ici l’ours est partout mais on ne le voit jamais.. Tel un esprit de la forêt, Il ne se montre que lorsqu’il le décide, son odorat et son ouïe surdéveloppés font de lui un être insaisissable. On compte environ 1000 à 1200 ours dans ce petit pays pas plus grand que la région Aquitaine, les éleveurs et les locaux ont appris à vivre avec lui, ils le respectent. Ce devrait être un exemple pour nos ours Pyrénéens qui alimentent le débat sur leur droit de présence ou non dans nos montagnes. La cohabitation est évidemment possible, la preuve en est aux portes de nos frontières. 

Après avoir bouclé d’une seule traite le trajet, Je passe enfin la frontière Slovène. Je sors de l’axe primaire, traverse plusieurs villages pittoresques et m’enfonce dans la forêt primaire. Plus j’avance au travers de ses petites routes sinueuses et plus un sentiment se renforce en moi : Il n’y a aucun doute, je suis bien en terre d’Ours. Les Hêtraies et sylves de résineux se succèdent, l’immensité sauvage s’ouvre à moi.

L’an dernier j’avais repéré un point précis sur la carte au cas où il m’était donné de revenir, c’est là que je décide de poser mon camp pour les prochains jours, personne ne devrait me déranger ici et j’aurai peut-être la chance de faire de belles rencontres. Toute cette route m’a épuisé je ne tarde pas à aller me coucher, demain ils annoncent une superbe journée.

Au petit matin, mon premier réflexe est de faire chauffer le café. J’ai repéré un petit sentier la veille, il monte dans une hêtraie et au fond il semble y avoir une clairière, je pourrai y faire un affût. Je progresse et repère les premières traces d’ours au sol, elles ne sont pas très vieilles. Le bois que je traverse me rappelle terriblement ma tendre montagne noire, dans mon sud natal. Je rêverai que les ours y peuplent ses forêts. 

Je prends place, étends mon filet camouflage, règle mon trépied et ajuste mon téléobjectif. L’aube est propice aux rencontres animales. Cela fait deux heures que je patiente et je n’ai toujours rien vu. J’écoute attentivement les bruits de la nature, un coucou et une pie-grièche semblent entamer une concurrence cantique. Une biche et son faon font leur apparition à l’orée des bois, puis 5 autres s’y mêlent pour ainsi former un rassemblement. Un renard roux sort des buissons sur ma droite, il se dirige vers moi, il ne semble pas m’avoir vu, il s’arrête à une vingtaine de mètres, me regarde, curieux, immobile, puis change de direction et continue son chemin sans que ma présence ne le dérange. Je ne manque pas l’occasion d’appuyer sur le déclencheur de mon appareil photo. Sur le chemin du retour au camp, je m’octroie un festin de fraises des bois, elles sont succulentes.

Le soir venu, je déplie ma tente de toit, ferme les moustiquaires et tire au sort le repas du soir parmi la dizaine de repas lyophilisés que j’ai ramené dans mon sac. Ce sera riz curry pour cette fois..

 Ce que j’aime quand je pars camper c’est que je vis au rythme de la lumière. Le matin, Je me lève très tôt, et le soir un peu de lecture précède ma nuit. Dans la pénombre, je balaye du regard une dernière fois avant de ripper la fermeture éclair de la tente, on ne sait jamais.. Les bruits de la nature m’aide à trouver le sommeil.

Mon rituel du matin terminé, je saisis mon appareil photo, ma paire de jumelle et je mène une marche le long d’un chemin forestier, la lumière est parfaite. Je prends soin d’éviter de mettre le pied sur des branches. Un vert puissant domine les teintes de la forêt, une éclaboussure marron se dessine au milieu de cet océan verdâtre, c’est un cerf élaphe. Il ne m’a pas vu, je suis à bon vent. Il est occupé à manger des jeunes pousses de hêtres, je reste là à l’observer plusieurs minutes. Un couple de pic épeiche me passent au dessus de la tête, l’industrie de la nature bat son plein.

En ressortant des bois, la traînée blanche d’un avion m’interpelle, ce n’aurait pas été le cas quelques mois en arrière. Une pensée me vient à l’esprit : ce confinement aura au moins permis à notre planète de respirer le temps de quelques mois, la pureté d’un ciel bleu n’a pas de prix.

Cela fait plusieurs jours que je vagabonde, quelques indices du plantigrade trouvés lors de mes marches maintiennent en moi la flamme de l’espoir, le verrai-je avant la fin du voyage ?

 Un après midi je décide de promener aux abords d’un champs où paissent des vaches, elles ressemblent fortement aux Highlands écossaises, de teint beige, deux belles cornes et une frange qui leur donne un style décalé. Leur pré est délimité par une clôture puis s’enchaîne un autre pré d’égales dimensions qui vient buter contre une immense forêt de sapins. Je continue ma marche en direction de ce deuxième, à première vu il n’y a pas de vaches.. Attendez.. Mon oeil est attiré vers le centre de ce pré, une silhouette semble bouger à une petite centaine de mètres, Les herbes sont hautes j’ai du mal à identifier de quoi il s’agit, j’attrape mes jumelles pour mettre fin à mes doutes.. Je n’en crois pas mes yeux, c’est un ours!! J’attends ce moment depuis le début de la semaine, les battements de mon coeur s’accélèrent, je sens une drôle de sensation m’envahir le corps. J’ai le vent dans le dos, le plantigrade ne tarde pas à lever le nez dans ma direction, ça y est il m’a repéré, il s’éloigne doucement et se dirige maintenant vers le bois à 300 mètres devant lui, je peux encore l’admirer quelques minutes.. Sa taille et la forme de sa tête me font dire qu’il s’agit d’un jeune, il est simplement magnifique. 

Je le regarde une dernière fois disparaitre derrière les arbres. La satisfaction et l’émotion de ces quelques minutes à contempler cet ours valent bien tous les kilomètres parcourus. Maintenant il ne me reste plus qu’à rentrer chez moi.